Noëls d'antan

Par Roger Vidal, président de La Veillée d'Auvergne et du Massif central :

La tradition des Noëls auvergnats

Lorsque revient Décembre et ses magnificences,

Que la nature s'endort sous un grand manteau blanc

Que re?uent en mon cœur les souvenirs d'enfance

J'aime à me rappeler les beaux Noëls d'antan

Cette année, c'est Raymond Druesne, le Secrétaire général des Méridionaux de Sceaux, qui a allumé en moi la machine à remonter le temps, en me demandant d'évoquer brièvement les Noëls auvergnats. Certes aujourd'hui, Noël à Saint Flour, Aurillac ou Clermont-Ferrand, ressemble beaucoup au Noël des franciliens. Les journaux régionaux affichent : marché de Noël, féerie de Noël, foire aux jouets. Il faut tout de même noter quelques spécificités : la vieille tradition des jouets en bois et surtout dans le domaine gastronomique, les produits du terroir, le bœuf d'Aubrac ou de Salers, le porc gras de Noël et les spécialités porcines issues de la «mangounhe» (boudin,saucisse,t1ipoux) et enfin – mais c'est moins connu – nos vins auvergnats, le Saint-Pourçain que Louis XIV imposait à sa table et le célèbre vin du Fel – lou vin del Fel – cher à Vermenouze. Ce sont de beaux restes de la tradition auvergnate de Noël.

Je me plais souvent à le souligner, l'histoire de l'Auvergne découle de sa géographie, c'est à dire de son relief et de son climat. Pays de montagne et d'élevage, l'Auvergne a forgé le caractère de ses habitants. Rude au travail, doté d'un sens aigu de l’Économie (avec un É), l'Auvergnat sait trop bien que la Nature ne lui pardonnera aucune erreur, aucune diversion. Il a donc adapté strictement ses pratiques à son pays. En même temps, il est - ou plutôt il était -- profondément croyant et pratiquant. Jusqu'au milieu du 20ème siècle, Cantal et Lozère ont été une pépinière de prêtres, de religieuses et de missionnaires. Les traditions de Noël sont le re?et de cette bivalence. Je distinguerais cependant le Noël des villes et les Noël des champs.

Tout d'abord Noël en ville :

J 'ai passé mon enfance à Saint Flour, l'ancienne capitale de la Haute Auvergne. Certains d'entre vous se souviennent de notre voyage en 1994. Perchée sur son rocher, entourée de remparts, «clé du royaume par devers la Guyenne››, St Flour est fière de n'avoir jamais été prise, ni par les Anglais ou les routiers lors de la guerre de Cent ans, ni par les Protestants durant les guerres de religion. J'avais une dizaine d'années lors des terribles années de la guerre et de l'occupation, années marquées par des hivers rigoureux et fortement enneigés en même temps que par de sévères restrictions.

Pour la période de Noël, comme c'était la coutume, mes parents faisaient tuer un cochon dans une ferme du voisinage et les voisins venaient nous aider à sa préparation – la fameuse mangounhe chère à nos amis scéens et cantaliens, les Sabatier – c'était le début de la période de fête. Puis mon père allait déraciner un sapin de 2 ans dans le bois familial du Souillis, au flanc de la Margeride, qu'un paysan de notre cousinage avait planté pour nous. Une fois paré de guirlandes et de lampions, c'est sous ce sapin qu'au retour de la Messe de Minuit, nous disposions nos sabots. Au petit matin, le Père Noël avait, pour notre plus grande joie, déposé un jouet, un livre et... une orange. Ce fruit était alors très rare et très apprécié.

La Nuit de Noël, toute la famille – toutes les familles – allaient à la Messe de Minuit. La vieille église de la Ville Basse était archicomble pour célébrer les trois messes rituelles, la première chantée où les fidèles reprenaient en chœur les chants traditionnels, et notamment le merveilleux Minuit Chrétiens, puis les 2 autres messes basses qui nous paraissaient bien longues. Au retour de la Messe, où nous avions souvent le grand plaisir de fouler la neige fraîchement tombée, nous attendait le réveillon que ma mère et mes sœurs avaient préparé à l'avance, réveillon succinct à base des produits locaux alors disponibles. Il n'y avait pas de pain blanc, pas de chocolat, quelques rares pâtisseries.

La crèche familiale qui trônait, tout décembre, dans la salle à manger était la réduction de la crèche de l'église, toujours impressionnante. En Auvergne, la crèche se caractérisait par sa simplicité évangélique ! Elle n'était composée que des personnages et animaux que décrit l’Évangile : l'enfant Jésus, la Vierge Marie, St Joseph, les rois mages, quelques bergers, l'âne, le bœuf et le mouton. Pas d'autre santon, pas de ravi, pas de représentant des métiers. Je laisse à Vermenouze le soin de la décrire dans son poème « Noël blanc » issu de son ouvrage posthume « Dernières Veillées » paru en l9ll :

« Là, tout au fond du chœur, derrière un vieil arceau,
Dont le cintre hésitant s'achevait en ogive
Dans un rayonnement doré de ?ammes vives
Jésus dormait, ayant la crèche pour berceau.

Sous une mousse blonde, à la lueur des cierges,
Il dormait parmi les bergers agenouillés
Tandis que, le couvant de leurs regards mouillés,
A ses côtés, priaient Saint Joseph et la Vierge.

Le bœuf ému poussait, avec des souffles lourds,
Vers l'enfant nouveau né, sa bonne haleine tiède,
Et l'âne, désireux de lui venir en aide.
Le caressait de ses babines de velours.
 »

Ensuite Noël au village :

Pour pénétrer au cœur de la tradition, c'est vers le monde rural qu'il faut aller. N'oublions jamais que jusqu'à la ?n des trente glorieuses, la France et plus encore l'Auvergne étaient majoritairement rurales.

Nadal ! C'est évidemment les Noëls au village qui ont inspiré les écrivains auvergnats : Vermenouze, Gandilhon, Ajalbert, entre autres. Dans cette célébration du solstice d'hiver et de la naissance du Christ, c'est en effet une troisième caractéristiques auvergnate qui se manifeste : la solidarité. Ce jour-là, cette nuit-là, dans chaque ferme, toute la maisonnée était présente pour participer aux agapes, tous égaux devant l'effort et devant les festivités : le « couarre », la patronne, les servantes, les bouviers, les vachers, tous ensemble, hommes, femmes, enfants.

La semaine précédente, on avait tué et longuement préparé le cochon gras. La veille, on avait pétri et cuit le pain au four du village, ainsi que la couronne de brioche, « la poumpa ».

« A 11 heures, pendant la nuit, la cloche tinte » - je cite Gandilhon. C'est l'heure du « départ à travers la neige dure et lisse, joyeux comme un départ pour le vrai paradis. Dos ronds, guêtrés de paille, et portant des lanternes, les hommes marchent devant, silencieux››. C'est alors, à travers près bois, collines, par des sentiers neigeux, une marche fantasmagorique qui déferle de tous les hameaux vers la vieille église.

« La lune, au front d'un bois, ronde comme une orange, semble pendre aux rameaux griffus d'un arbre étrange, où le givre accrochait sa vive floraison »...

Je cite maintenant Ajalbert :

« De toutes les pentes, de tous les sentiers, de toutes les dressières, il descend, monte zigzague des files de gens, de femmes dans leurs mantes, d'hommes dans leurs limousines, avec des lanternes, des torches, cela fait des points de lumière, comme des grains d'un chapelet de feu éparpillés, qu'une main invisible reprend, rassemble, qui viennent s'enfiler à la suite, par des ruelles qui mènent à l'église ».

Dans la vieille église, serrés les uns contre les autres, émus et recueillis, tous entendront leur vieux curé leur annoncer la bonne nouvelle : « Cette nuit, un nouveau né vous est donné› ». Puis ce sera le retour, dans la neige et le froid, par les mêmes sentiers, vers la ferme où les attend un réveillon plantureux.

J 'ai eu la chance de participer à de tels Noëls, dans les années quarante, je n'avais pas 10 ans. De la ferme qui m'accueillait chaque année aux vacances, nous allions à travers les sentiers forestiers de Margeride en suivant « la vieille route », à la Messe de Minuit, en l'église de Tiviers. C'est le père Falcon, un curé de choc - par les étés de sécheresse, il n'hésitait pas à se rendre sur le terrain et à appeler la pluie ; et parfois le Bon Dieu exauçait ses prières - qui animait la messe, initiant de se voix puissante, les chants traditionnels, accompagné à l'harmonium par Rose, une paroissienne pieuse et dévouée, Comment pourrais-je oublier ces Noëls de mon enfance, où le gamin que j'étais cheminait dans la neige et le froid, le bâton d'une main, la lanterne de l'autre, parmi les grands !

J'espère ainsi, vous avoir fait participer par ce bref exposé à cette allégresse collective qui réchauffait les Noëls auvergnats. Noël avait alors du sens, et c'est pourquoi

« Lorsque revient Décembre, sous son grand manteau blanc,
J 'aime à me rappeler les beaux Noëls d'antan
 ».

Roger VIDAL

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